Phantomas : l’aventure d’une revue indéfinissable (1953-1980)
Introduction
En décembre 1953, paraît le sixième numéro de la revue d’avant-garde Temps mêlés. Sous sa couverture rouge se cache en réalité une toute nouvelle publication : Phantomas. C’est par le biais de cette revue post-surréaliste que débute une aventure longue de vingt-sept ans, s’étendant sur plus de cent-soixante numéros.
Tout au long des années cinquante, de nombreuses petites revues littéraires et poétiques voient le jour. Elles constituent de véritables relais pour la nouvelle génération d’écrivains qui apparaît alors sur la scène culturelle européenne. Cette remarquable émergence de périodiques peut être lue comme une réponse à l’histoire tourmentée de la Belgique. Successivement sous influence espagnole, française ou autrichienne, ces aventures éditoriales se développent avec la volonté de forger une identité et un esprit spécifiquement belges. Dans les années cinquante, c’est peut-être dans ce pays plus qu’ailleurs que de telles publications apparaissent comme un vecteur privilégié de diffusion des idées, notamment pour les surréalistes bruxellois, pour qui un tel support correspond parfaitement au refus de « faire œuvre1 . »

« L’esprit Phantomas », vue d’une vitrine, crédit photo : Lucie Eckhardt.
C’est dans ce contexte de grande effervescence intellectuelle que naît Phantomas, issue directement de l’expérience de Temps mêlés. En annonçant la parution de six numéros par an, cette nouvelle publication d’avant-garde entend offrir à ses collaborateurs un espace pour affirmer une identité culturelle belge, redynamiser la vie artistique du pays et, simultanément, l’ouvrir aux influences internationales. Dans la continuité de sa « revue-mère » qui s’opposait à toute « mystique unificatrice2», Phantomas ne se prendra jamais au sérieux. Elle se caractérise par une attitude d’insoumission et par une grande porosité aux courants esthétiques divers. De plus, Phantomas ne se réduit pas au seul domaine littéraire. La création picturale y occupe une place essentielle, permettant un véritable dialogue entre le texte et l’image, entre l’écriture et les arts visuels. C’est cette richesse et cette liberté qui amèneront Théodore Koenig, l’un de ses trois fondateurs, à la qualifier de « plus grande revue d’avant-garde de langue française3 » .
Cela dit, il n’est pas aisé de définir clairement Phantomas. Dans cet article, nous chercherons à montrer comment elle s’inscrit dans le paysage culturel de l’avant-garde belge, nourri par les revues antérieures et structuré autour d’un noyau fondateur. Nous verrons ensuite comment elle revendique une forme d’indéfinition, tout en s’affirmant comme un espace de création libre.
I. Naissance de Phantomas
a. Un archipel de revues : de l’héritage surréaliste à l’effervescence Cobra
La naissance de Phantomas en décembre 1953 ne peut être comprise qu’à la lumière du développement important des revues d’avant-garde belges de l’après-guerre. Loin d’être un cas isolé, Phantomas va en fait s’inscrire pleinement dans un vaste réseau de publications, impliquant collaborations et recherches esthétiques, étroitement lié à la volonté d’inscrire le surréalisme belge dans la postérité comme dans le présent. Dès les premiers numéros, elle se présente comme ouverte et attentive à cet ensemble de périodiques connexes. C’est ainsi que, dès le troisième numéro, apparaît la mention de l’italienne Il Gesto ; puis, dans le sixième numéro, c’est au tour de Le Daily-Bul d’être mise à l’honneur.

Présentation « L’esprit Phantomas », vue d’une vitrine, crédit photo : Lucie Eckhardt.
Il Gesto est la revue du Mouvement Nucléaire (Movimento Nucleare), né à Milan en 1951 par Enrico Baj et Sergio Dangelo ; elle partage avec Phantomas une volonté de rupture avec le réalisme traditionnel et un goût prononcé pour l’expérimentation plastique et textuelle.
Fondé en 1957 par André Balthazar et Pol Bury, Le Daily-Bul se définit quant à lui par un humour pleinement revendiqué. Comme l’explique d’ailleurs le Centre Daily-Bul & Cie., le choix de son titre reflète cet esprit absurde et ironique que l’on retrouve également chez Phantomas. L’emploi du terme « Daily », qui signifie « quotidien », crée un contraste marqué avec la réalité de la publication, laquelle ne connaîtra que quatorze numéros en près de quarante ans d’existence. Quant au mot « Bul », prononcé « boule », il fait écho à l’une des activités chères à ses fondateurs. Le jeu et l’humour se manifestent même dans la prononciation : la ressemblance avec le terme « délit » renvoie aux infractions littéraires et artistiques que commettent créateurs et collaborateurs en son sein. L’impact du Daily-Bul sera considérable et bénéficiera, selon les termes d’André Balthazar, d’un « phénomène […] boule de neige4 » .
Ces liens étroits entre les acteurs du milieu culturel de l’époque s’inscrivent dans la continuité du Bulletin international du Surréalisme. Fondé en 1936, celui-ci rassemble notamment Achille Chavée, Marcel Havrenne, Camille Goemans, René Magritte ou encore Louis Scutenaire. Plusieurs de ces noms figureront d’ailleurs parmi les collaborateurs de Phantomas. Le Bulletin réaffirme ainsi la dimension collective et internationale du surréalisme belge.
Dans la même perspective, Temps Mêlés, fondé en 1952 par Jane Graverol et André Blavier, joue également un rôle décisif. Pour reprendre les mots de Jacques Dubois, il s’agit d’un laboratoire indépendant de « littérature contestataire5 ». Près de deux cents numéros seront publiés en une trentaine d’années, dont certains prennent la forme de dossiers consacrés à des figures majeures du champ artistique et littéraire, comme René Magritte ou Raymond Queneau. Temps Mêlés contribue aussi à faire connaître en Belgique des auteurs tels que Boris Vian ou Eugène Ionesco. Rappelons enfin que c’est en son sein que naît Phantomas, marquant à la fois une continuité et une forme d’émancipation.
Finalement, nombreuses sont les revues qui participent à ce fort climat intellectuel et culturel. Les Lèvres nues, dirigée par Marcel Mariën, Guy Debord ou encore Louis Scutenaire, va publier des textes inédits mais essentiels à la compréhension de tout le mouvement surréaliste belge, rejoignant son orientation d’après-guerre. De même, Les Deux sœurs ou Le Ciel Bleu vont elles aussi participer à cette dynamique. Bien que très brève — seulement deux années entre 1949 et 1951 — Cobra va pour sa part occuper une place essentielle et centrale, notamment par son caractère international, que l’on constate à travers les noms des participants : Pol Bury, Hans Bellmer, Jean Dubuffet, Paul Colinet, Lucebert, Gerrit Kouwenaar, Achille Chavée, pour ne citer qu’eux tant la liste est longue. Ces noms se retrouveront directement ou plus indirectement, dans l’aventure Phantomas.
La revue naît ainsi au croisement d’expériences éditoriales diverses, mais nourries d’un esprit de liberté et d’humour partagé par toute une génération d’artistes. Revue littéraire et artistique, ouverte au dialogue entre texte et image, elle hérite de ces traditions tout en affirmant sa propre identité et singularité. Sa naissance ne crée non pas une rupture, mais bien plus l’aboutissement logique d’un travail collectif écrivant l’histoire vivante de l’avant-garde belge.
b. Le noyau fondateur

Phantomas, numéro 20, décembre 1960.
Les trois fondateurs de Phantomas présentent des profils contrastés. Leurs parcours et leurs idées, parfois hétérogènes, contribuent d’emblée à forger l’identité plurielle de la revue. Théodore Koenig y occupe une place centrale. Ancien membre de Cobra, qu’il rejoint en 1949, il y publie de courts textes dans un style proche de Dada et de la pataphysique. À la fois poète, collagiste, critique d’art et esprit touche-à-tout, il agit comme un « homme-orchestre6 ». À l’instar de François Jacqmin, poète belge et contributeur de Phantomas, il se méfie de toute conception unitaire de l’être humain : son écriture est marquée par l’éclat et le fragment, par une « mise en pièces et en morceaux », donnant à voir un homme fragmenté, composé de « points disjoints les uns des autres ». Il publie un grand nombre de textes que l’on peut parfois rapprocher de ceux d’Arthur Rimbaud, de Tristan Tzara ou encore de Raymond Queneau. Il joue avec les mots, les utilise selon ses propres intentions plutôt que selon leur sens attendu7, et met ainsi en lumière les contradictions, les absurdités et les paradoxes de l’être humain et du monde qui l’entoure.
Joseph Noiret, le plus jeune des trois, apporte à Phantomas une dimension théorique et critique affirmée. Poète et écrivain, il participe brièvement au mouvement du réalisme révolutionnaire, qui ne publie qu’un seul numéro, avant de fonder avec cinq autres artistes le collectif Cobra. Décrit comme un esprit libre et combatif, bien que discret, il demeure fidèle à une pensée critique exigeante. Il défend l’intelligence contre la bêtise et revendique « l’insoumission en peinture8», comprise comme une attitude de refus face aux conventions et à la complaisance du milieu artistique. Selon lui, les dérives mondaines dénaturent trop souvent les expositions d’art moderne ; il s’efforce donc d’en préserver la portée créative et subversive. Bien qu’il se méfie des théorisations et des manifestes, il incarne néanmoins la voix théorique au sein de Phantomas.
Enfin, la troisième et dernière figure fondatrice de la revue est Marcel Havrenne, poète et écrivain né en 1912. Ancien membre du premier groupe surréaliste wallon, Rupture, fondé en 1934 à La Louvière, il s’inscrit dans une tradition où l’engagement politique prime d’abord sur l’esthétique. L’objectif du groupe était en effet de « forger des consciences révolutionnaires […] et de collaborer le plus étroitement possible à l’évolution du mouvement surréaliste9 ». Havrenne est également l’auteur d’aphorismes qui « vont à dada10 » et un fervent défenseur d’une « physique de l’écriture11». Il n’hésite pas à publier sous pseudonyme, notamment sous le nom de Désiré Viardot dans un numéro de Phantomas. Il est sans doute celui qui a le plus fortement insufflé l’esprit Phantomas à l’équipe. La première idée de la revue lui revient, comme en témoigne une carte adressée à Noiret en 1953, dans laquelle il confie méditer « un vague projet de revuette plus ou moins anonyme et anti tout, avec bouquet garni de pataphysiques, engueulades, coups de pieds occultes strictement métaphoriques ». Cette idée, précisément parce qu’elle n’avait rien de révolutionnaire, lui paraissait au contraire « rudement reposante12».
C’est ainsi qu’est née, après plusieurs réunions fondatrices dans la « cuisine-cave » de Marcelle Havrenne à Ixelles13, la revue que Théodore Koenig n’hésitera pas à qualifier de « plus grande revue d’avant-garde de langue française 14» : Phantomas.
c. De Fantômas à Phantomas
Le nom de Phantomas évoque sans doute immédiatement quelque chose de précis. Ce choix n’a rien d’anodin, puisqu’il renvoie directement à l’une des figures les plus emblématiques de l’imaginaire du XXe siècle : Fantômas. Anti-héros mythique créé par Pierre Souvestre et Marcel Allain, ce personnage connaît une véritable épopée littéraire : entre février 1911 et septembre 1913, trente-deux volumes paraissent à un rythme mensuel. Ce succès est redoublé par le cinéma grâce à Louis Feuillade, dont les adaptations cinématographiques fixent durablement la silhouette inquiétante du génie du crime dans l’esprit du public. L’intrigue suit les crimes et les métamorphoses du personnage éponyme, criminel insatiable capable de changer d’apparence à volonté. Par l’image comme par le texte, il séduit rapidement un public très large et s’impose comme l’un des grands mythes populaires de la Belle Époque.
Sans surprise, Fantômas déborde vite du cadre du roman pour investir la sphère de l’avant-garde artistique et littéraire. Dadaïstes et surréalistes, entre autres, s’approprient le personnage, qui devient parfois une sorte d’alter ego15. Des artistes comme Juan Gris, Yves Tanguy ou René Magritte en proposent des interprétations visuelles, tandis que des auteurs tels que Louis Aragon ou Jean Cocteau l’intègrent à leurs œuvres. Ernst Moerman, par exemple, en fait son double poétique et lui consacre même son recueil Fantômas 316. Mais c’est surtout Guillaume Apollinaire qui, le premier, perçoit tout le potentiel poétique du personnage et entraîne les artistes de son temps dans ce que l’on pourrait appeler la « mode Fantômas ».
L’intérêt d’Apollinaire pour Fantômas s’inscrit dans une réflexion plus large sur le roman populaire, auquel il reconnaît une véritable valeur poétique. Cette fascination lui permet, comme à d’autres poètes de sa génération, de rompre avec un lyrisme jugé figé. Plus qu’une simple provocation, il s’agit de renouveler les modèles poétiques en y introduisant des figures issues de la culture de masse. Fantômas devient ainsi un mythe moderne, brouillant les frontières entre le Grand Art et la culture populaire, et le symbole d’une modernité plus triviale et plus quotidienne17.
Cette dimension explique en grande partie l’attrait de Fantômas pour les fondateurs de la revue qui porte son nom. Personnage insaisissable, changeant sans cesse d’identité, souvent qualifié d’« homme aux cent visages », il constitue un modèle idéal pour une publication qui se veut elle-même mouvante et éclectique. Du reste, cette filiation est clairement revendiquée dès les premiers numéros. Ainsi, dans le deuxième numéro, Joseph Noiret publie un texte intitulé Ô Fantomastre de mes nuits. Il revient également sur la graphie du titre dans un entretien : « J’étais alors un fervent lecteur de Fantômas, le roman de Souvestre et Allain : c’est pourquoi je proposais comme titre Fantômas, mais comme Havrenne et moi faisions partie du Collège de Pataphysique, Havrenne s’est inspiré du ph du “Phynances” de Jarry pour aboutir à “Phantomas”18. »
Cette modification orthographique, apparemment minime, inscrit durablement la revue dans une tradition de détournement, d’ironie et de subversion, héritée du surréalisme et de la pataphysique.
II. Une revue indéfinissable
a. Une galaxie de contributeurs
La revue Phantomas est volontairement difficile à définir. Née en Belgique autour d’un noyau d’écrivains issus d’horizons variés, elle s’est toujours tenue à distance des appartenances trop strictes. Si elle a souvent marqué ses différences avec le surréalisme, elle a pourtant publié des artistes qualifiés de figures « pur[e]s et dur[e]s » du surréalisme par Pierre Puttemans19, à l’image de Marcel Mariën ou d’Achille Chavée, ainsi que des auteurs proches du mouvement tels que Paul Colinet et Pierre Alechinsky. Elle a également accueilli des écrivains considérés comme des « grands ancêtres20» du surréalisme belge, tels Louis Scutenaire et Marcel Lecomte. Dans le même temps, la revue a ouvert la voie à des personnalités venues d’autres courants, notamment du mouvement Dada avec Raoul Hausmann ou du groupe Cobra avec Christian Dotremont.

Présentation « L’esprit Phantomas », vue d’une vitrine, crédit photo : Lucie Eckhardt.
À côté de ces figures liées à des mouvements identifiables, la revue a aussi donné une place importante à des auteurs qui ne revendiquaient aucune appartenance précise, comme François Jacqmin ou Pierre Puttemans, bien que ce dernier fût tout de même vu comme le plus surréaliste de tous. Cette diversité de profils montre que Phantomas ne se définit pas par une ligne éditoriale, ni même par une ligne idéologique stable, mais plutôt par un esprit d’ouverture. Le noyau fondateur, bien que belge, s’est progressivement entouré d’un grand nombre de collaborateurs : la revue a compté plus de six cents contributeurs. On y trouve des écrivains de renommée internationale comme Samuel Beckett, Roland Barthes, Jorge Luis Borges ou Ezra Pound. On retrouve aussi des contributions de compositeurs tels que Karlheinz Stockhausen ou Henri Pousseur. Des artistes plasticiens comme René Magritte et Marcel Broodthaers vont également participer à cette aventure, ce dernier créant un véritable livre d’artiste avec le soixante-deuxième numéro de la revue, entièrement dirigé par Broodthaers et tourné autour de son sujet phare : la moule.
Ainsi, Phantomas rassemble des poètes belges, des auteurs internationaux, des peintres, des musiciens et des penseurs. Les contributeurs de la revue sont pour l’essentiel des hommes de lettres — qu’ils soient poètes, écrivains ou encore philosophes — ainsi que des plasticiens, qu’ils soient peintres ou illustrateurs. C’est précisément cette pluralité, tant dans les disciplines convoquées que dans les nationalités des artistes, une pluralité assumée et revendiquée, qui rend la revue difficile à classer et explique son caractère profondément indéfinissable.
b. Un laboratoire du langage
Phantomas ne correspond ni à une école précise ni à un mouvement clairement délimité. Sa cohérence ne repose pas sur un programme théorique strict, mais sur une pratique commune de liberté formelle, d’expérimentation et de dialogue entre disciplines. En collaborant à cette revue, les artistes cherchent précisément à échapper à tout carcan ; cette absence d’unité apparaît dès lors comme un choix délibéré. Le Manifeste en service commandé affirme que « l’on ne s’enivre pas avec des étiquettes de flacons », assumant ainsi le refus des classifications et des définitions figées. Le projet de la revue semble être précisément celui-là : le rejet d’une ligne éditoriale stable au profit d’un espace de liberté artistique ouvert à toutes les expérimentations.

Phantomas, numéro 7-8, hiver 1956, crédit photo : M. Bertola.
Cette diversité se manifeste d’abord dans le choix des thèmes abordés. Certains numéros sont consacrés à des pays comme l’Écosse, l’Italie, la Colombie ou encore les Pays-Bas. Le numéro dédié à l’Écosse21, par exemple, a été envoyé à plusieurs municipalités écossaises, ce qui montre que la revue ne se limite pas à publier des textes, mais cherche à pousser sa démarche au plus loin. D’autres numéros s’organisent autour de thèmes aussi variés que la Nature, la Mémoire ou l’Amour22. Si les premiers volumes tentent de partager presque équitablement les contributions textuelles et plastiques, le texte prend progressivement de l’importance au fil des années. Les septième et huitième numéros, par exemple, consacrés à l’art naïf, rassemblent trente-et-une illustrations pour vingt-six collaborateurs, alors que les derniers numéros ne comportent généralement plus que quelques photographies et dessins.
On retrouve dans la revue tant des textes anciens, parfois déjà publiés ou légèrement modifiés selon une pratique introduite par Havrenne, que des textes inédits. La revue propose également des expérimentations typographiques qui mettent en valeur l’aspect visuel de l’écriture, ainsi que des reproductions d’œuvres plastiques, des illustrations et des photographies. Sur le plan stylistique, une place importante est accordée aux jeux de langage. Il s’agit de détourner la langue et de jouer avec ses règles pour mieux s’en affranchir. L’humour, la provocation et le goût de la transgression en sont des traits marquants. L’influence des avant-gardes, notamment du mouvement Dada, se fait sentir dans ce refus du sérieux et dans cette volonté de rompre avec le réalisme traditionnel. En définitive, la revue apparaît comme un laboratoire du langage : un espace où les formes, les genres et les idées sont mis à l’épreuve, sans contrainte, dans un esprit de liberté totale.
c. Une attitude plus qu’une école

Phantomas, numéro 50, mars 1965.
Ainsi, Phantomas incarne davantage une attitude ou un état d’esprit qu’un mouvement au sens strict. L’identité de la revue se définit précisément par l’indéfinissable : un espace de liberté qui refuse toute ligne stable et préétablie. Elle se rapproche en cela de l’esprit Dada ; ses contributeurs principaux ont d’ailleurs conscience d’avoir « plutôt Dada pour ancêtre […], car Phantomas privilégie l’humour et les jeux de langage23». Cependant, elle s’en différencie sur de nombreux points, ce qui interdit de l’inscrire dans une filiation directe ou de la définir simplement comme une revue Dada. Bien que certains collaborateurs appartiennent au mouvement surréaliste, la revue marque nettement sa distance avec celui-ci, particulièrement après la mort d’Havrenne en 1957. André Blavier affirme sans ambiguïté que la revue se déclare « hors du surréalisme, ni post, ni para24». Le Manifeste en service commandé précise d’ailleurs : « Phantomas n’est ni pataphysique, ni dadaïste, ni surréaliste, ni post-surréaliste25». Joseph Noiret, Gabriel Piqueray et Théodore Koenig ajoutent que « le Surréalisme n’existe pas : il y eut une activité surréaliste, des œuvres surréalistes, des attitudes surréalistes, des moments surréalistes… » et affirment ne pas participer à « l’establishment surréaliste26». Joseph Noiret résume cette position d’un trait : « Nous jouons […] Nous ne sommes pas surréalistes !27». Alors qu’André Breton affirmait que « Les mots, du reste, ont fini de jouer28», Phantomas s’en distingue aussitôt en redonnant au langage sa dimension ludique et en le faisant entrer en dialogue avec l’image. La revue ne figure d’ailleurs pas dans le Dictionnaire général du surréalisme et de ses environs de Biro et Passeron.
Dix ans après le Manifeste en service commandé, Koenig, Noiret et Piqueray continuent de définir la revue par la négative : « Phantomas ne joue pas de l’écriture automatique, ne se taille pas de hasards objectifs sur mesure, ne se complaît pas dans le dédale de coïncidences bien ordonnées, n’est pas spirite29». La revue rejette également tout principe de théorisation, ce qui ne l’empêche pourtant pas de concevoir un manifeste en juin 1961. Si cette contradiction est omniprésente, ce manifeste se fonde davantage sur l’esprit de la revue que sur une ligne éditoriale rigide.
Malgré ces refus d’appartenance, Phantomas présente des similitudes avec les mouvements d’avant-garde cités précédemment. Toutefois, elle ne se définit pas par ces affinités, mais bien par sa collégialité. Les réunions éditoriales s’apparentaient à des rencontres amicales durant lesquelles les thèmes étaient choisis collectivement. Des musiciens ou des amis peintres y étaient également conviés, et il arrivait que les collaborateurs rédigent des textes à plusieurs mains. Ces productions n’étaient d’ailleurs souvent pas signées, car la création primait alors sur toute autre considération30.
Conclusion
La fin de Phantomas en 1980 ne marque pas une rupture brutale, mais semble plutôt constituer l’aboutissement naturel d’une aventure débutée en 1953. Après la publication de plus de cent soixante numéros sur près de trois décennies, la revue s’éteint dans un contexte culturel en pleine mutation : les avant-gardes historiques ont perdu leur centralité, les réseaux de revues se sont raréfiés et les expérimentations artistiques s’orientent vers d’autres supports ou institutions. Pour autant, ce terme ne signifie pas l’épuisement de l’élan qui animait la publication.
Les fondateurs et principaux collaborateurs ont en effet poursuivi des trajectoires diverses. Théodore Koenig a continué son travail d’écriture et de réflexion critique, affirmant sa place dans le paysage poétique belge. Joseph Noiret est demeuré un artiste libre, fidèle à son refus des carcans esthétiques, tandis que Marcel Havrenne, bien que disparu dès 1957, a laissé une empreinte durable sur l’esprit du collectif. Autour d’eux, de nombreux contributeurs ont prolongé leurs recherches dans d’autres cadres, qu’il s’agisse de publications, d’expositions ou d’interventions institutionnelles. La disparition de la revue s’apparente ainsi davantage à un point de dispersion qu’à un véritable effacement.
Surtout, l’esprit « phantomasien », empreint d’humour, de sociabilité et d’un refus constant des étiquettes, survit au sein de la culture belge. On en retrouve des échos dans des lieux de rencontre artistique comme L’Estaminet, espace d’échanges privilégié, ou dans des institutions telles que La Cambre, où le dialogue entre les disciplines et l’expérimentation demeure essentiel. Plus qu’une revue, Phantomas aura incarné une attitude. Sa postérité ne se mesure donc pas seulement à l’aune des archives ou des numéros conservés, mais bien dans cette façon de concevoir l’art comme un espace de liberté absolue.
Rédaction de l’article : Hugo Knobloch et Léa Hochstrasser
Avec la contribution de : Lucie Eckhardt, Margaux Gourieux, Louanne Mertz et Juliette Schuh.
Cet article a été réalisé dans le cadre d’un projet tutoré du Master Histoire de l’Art de l’Université de Strasbourg sous la direction de Martial Guédron et Franck Knoery, en parallèle d’une étude et d’une exposition sur la revue Phantomas récemment acquise dans les collections patrimoniales de la Bibliothèque des Musées de Strasbourg.
- Catherine DAEMS, Frans DE HAES & Gérald PURNELLE, « Jacqmin et Phantomas », Textyles n° 35, 2009, p. 13-19. [↩]
- André BLAVIER, « Temps mêlés…temps perdus », La Belgique sauvage, numéro spécial de Phantomas n° 100-111, Bruxelles, 1971, p. 283. [↩]
- Théodore KOENIG, « Phantomas ou comment l’esprit vint aux garçons », La Belgique sauvage, numéro spécial de Phantomas n° 100-111, Bruxelles, 1971, p. 310. [↩]
- Ibid. [↩]
- Voir Paul ARON & Pierre-Yves SOUCY, Les revues littéraires belges de langue française de 1830 à nos jours, Bruxelles, Labor & Archives et Musée de la littérature, 1998, p. 54. [↩]
- Anne-Elisabeth HALPERN, « Phantomas, des irréguliers en or », Europe n° 92, 2005, p. 260. [↩]
- Théodore KOENIG, « Koenig, Théodore », Centre Daily-Bul & C° – Archives, fév. 2026, [en ligne] https://www.dailybul.be/archibul/items/show/1637, consulté le 2 fév. 2026. [↩]
- Phantomas n° 51-61, déc. 1965. [↩]
- Lettre de Fernand DUMONT à André SOURIS, 20 juin 1935, citée par Gisèle OLLINGER-ZINQUE, in Marcel G. Lefrancq, catalogue d’exposition, Charleroi, Palais des Beaux-Arts, 1982. [↩]
- Anne-Elisabeth HALPERN, « Phantomas, des irréguliers en or », op. cit., p. 61. [↩]
- Titre d’une de ses plaquettes publiée par Temps mêlés, 1953. [↩]
- Carte reproduite in Evelyne HUYTEBROECK, p. 54, & citée in HALPERN, « Phantomas, des irréguliers en or », op. cit., p. 261. [↩]
- Pierre PUTTEMANS, « Joseph Noiret, ou l’aventure dévorée », Le Carnet et les Instants n° 171, 2012. [↩]
- Théodore KOENIG, « Phantomas ou comment l’esprit vint aux garçons », La Belgique sauvage, numéro spécial de Phantomas n° 100-111, Bruxelles, 1971, p. 310. [↩]
- « Fantômas » figure in Dictionnaire abrégé du Surréalisme, éd. André BRETON & Paul ÉLUARD, 1938. [↩]
- Annabel AUDUREAU, Fantômas. Un mythe moderne au croisement des arts, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010 & Xavier CANONNE, Le surréalisme en Belgique. 1924-2000, Paris, Actes Sud, 2006, p. 163-164. [↩]
- « Fantômas ou le fantasme à poètes », France Culture, podcast, 19 janv. 2018, [en ligne] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/poesie-et-ainsi-de-suite/fantomas-ou-le-fantasme-a-poetes-3249917, consulté le 24 nov. 2025. [↩]
- DAEMS, DE HAES & PURNELL, « Jacqmin et Phantomas », op. cit., p. 13-19. [↩]
- Pierre PUTTEMANS, « Paul Bourgoignie, le surréalisme, le Daily Bul et Phantomas », Textyles n° 8, 1991, p. 197-206, [en ligne] https://journals.openedition.org/textyles/1857, consulté le 24 nov. 2025. [↩]
- Ibid. [↩]
- Phantomas, n° 4-5, 1955. [↩]
- Phantomas, n° 45-49, 1964 ; n° 35-36, 1962 ; n° 41-42, 1963. [↩]
- Jean WARMOES, Cinquante ans d’avant-garde, préf. Serge FAUCHEREAU, Bruxelles, Bibliothèque royale Albert Ier, 1983, p. 169. [↩]
- André BLAVIER, « Le Groupe surréaliste », La Belgique sauvage, numéro spécial de Phantomas n° 100-111, Bruxelles, 1971, p. 234-235. [↩]
- Théodore KOENIG, Joseph NOIRET, Gabriel & Marcel PIQUERAY, « Manifeste en service commandé », Savoir et Beauté. Surréalisme en Wallonie n° 2-3, La Louvière, 41ème année, 1961, p. 2436. [↩]
- Joseph NOIRET, « Phantomas sur la sellette et à cheval », La Belgique sauvage, numéro spécial de Phantomas n° 100-111, Bruxelles, 1971, p. 301. [↩]
- Ibid. [↩]
- André BRETON, « Les mots sans rides », in Œuvres complètes, t. 1, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1988, p. 286. [↩]
- « Phantomas, encore le surréalisme », déc. 1971. [↩]
- Les textes ayant pour titre « Échos / Soupirs » publiés dans la revue sont parfois rédigés à plusieurs mains et parfois non, mais ce qui les définit est cette absence de signature. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Hugo Knobloch (3 avril 2026). Phantomas : l’aventure d’une revue indéfinissable (1953-1980). Réseau des bibliothèques d’art de Strasbourg. Consulté le 14 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/160k9
